Une partie des questions posées par Rafaël concerne le travail sur les valeurs avec les personnes qui n'ont apparemment pas de valeurs ou seulement comme valeur celle de l'argent.
Vous trouverez je l'espère des éléments de réponse dans la contribution de Kelly Wilson et dans celle de Laurie Greco que je traduis dans un courriel séparé. Elles concernent pour la première le travail avec les toxicomanes envoyés en thérapie sous la contrainte et pour la seconde le travail avec des adolescents révoltés, deux populations sans doute plus proches de celles à qui vous êtes confronté que les patients souffrant de troubles anxieux chez qui le travail sur les valeurs est évidemment beaucoup plus facile. Il suffit de demander à une personne agoraphobe qu'est-ce qui changerait dans sa vie si par miracle son problème anxieux disparaissait pour voir s'ouvrir devant soi tout un catalogue d'aspirations.
Le problème est beaucoup plus complexe chez les populations réputées difficiles à soigner : Patients douloureux chroniques, «troubles de la personnalité» (nous préférons parler, dans ACT, de «patients à problèmes multiples»), évolutions toxicomaniaques. Plusieurs éléments entrent en ligne de compte. Après des années passées à essayer de ne plus souffrir ou à la recherche de l'extase que donnent les toxiques, il peut être très difficile et surtout très douloureux pour une personne d'entrer en contact avec ce qui compte vraiment pour elle, avec les valeurs qui lui sont les plus chères. Les personnes qui ont connu des expériences précoces de négligence et/ou d'abus (on retrouve ici probablement un grand nombre de patients «à problèmes multiples» et sans doute aussi beaucoup de situations auxquelles vous êtes confronté) ont très tôt fait l'expérience que, quand elles exprimaient ouvertement ce qui comptait le plus pour elles, elles étaient régulièrement confrontées à beaucoup de souffrance et de déception.
Je l'ai dit et redit : Valuer est un processus très intime. Si je vous dis ce qui compte vraiment le plus pour moi, je me mets en position de vulnérabilité devant vous puisqu'il vous sera facile alors d'avoir barre sur moi. Il faut donc procéder avec beaucoup de délicatesse et de respect lorsqu'on veut avancer dans ce domaine. Kelly donne à mon avis de bonnes pistes dans le document que j'ai traduit.
Cela m'amène à un bref commentaire à propos de votre question de l'exposition sans «rematernage». Un exercice d'exposition est toujours défini de manière collaborative. Kelly en donne de bons exemples dans le chapitre sur les valeurs. C'est le fait que l'exposition se fait au service de valeurs chères au patient qui offre un contexte dans lequel l'exposition n'est pas traumatisante. Ce qui est traumatisant, ce sont les pensées et les émotions douloureuses contre lesquelles on se bat, dont on essaie de se débarasser. Celles que l'on accepte d'embrasser pour aller dans une direction chère à notre coeur restent douloureuses, mais ne sont pas traumatisantes. Dans le travail thérapeutique et en particulier dans le travail sur les valeurs, nous allons approcher des zones douloureuses puisque c'est en allant là où il y a de la vulnérabilité que nous pouvons trouver les valeurs avec lesquelles nous voulons travailler. Nous le faisons toujours avec beaucoup de précautions et en demandant explicitement, à chaque nouveau pas, au patient de nous donner la permission d'aller de l'avant. Nous appliquons ainsi un principe béhavioriste bien établi expérimentalement : les êtres humains – et en cela ils ne diffèrent pas des organismes non-verbaux – préfèrent les événements aversifs qu'ils peuvent contrôler à ceux qu'ils ne peuvent pas contrôler.
Cordialement
Philippe
Docteur Philippe Vuille
Psychiatrie et psychothérapie FMH
Moulins 51
Case postale
2004 Neuchâtel
tel +41 32 724 77 79
fax +41 32 846 17 30