De : Philippe Vuille <phve@net2000.
ct] interrogation
Bonjour Aurélie et bienvenue sur notre forum,
L'intéressante question des points communs entre le bouddhisme et l'ACT a déjà été soulevée à plusieurs reprises sur le forum international anglophone. Je vais essayer de résumer la discussion à ce propos ainsi que l'article (
http://www.contextualpsychology..org/hayes_s_c_2002_1 ) que Steve Hayes a consacré à la question, que j'annexe en pièce jointe.
L'ACT et le bouddhisme se rejoignent dans une certaine vision de l'aspect inévitablement douloureux de la condition humaine et dans les méthodes proposées pour y faire face. Cela dit, l'ACT n'est pas dérivée du bouddhisme en ce sens que ses fondateurs n'ont eu que des contacts limités avec cette religion. C'est à partir de leur formation scientifique ancrée dans le behaviorisme radical qu'ils ont élaboré leur modèle. Hayes considère l'article publié en 1984 dans lequel il a livré une analyse behavioriste des notions d'esprit et de spiritualité (
http://www.contextualpsychology.org/hayes_1984 ) comme l'acte de naissance de l'ACT qui a donc dès le départ été très proche des questions que se posent les grandes traditions spirituelles. Ce qui est passionnant, c'est de voir comment une approche étayée sur la tradition scientifique occidentale aboutit à des résultats voisins de ceux que livrent les différentes spiritualités (le bouddhisme apparaissant en l'occurrence comme une illustration particulièrement frappante). Le fait que ces différents courants aboutissent en quelque sorte à la même place pourrait constituer un gage de la pertinence de cette place, de cette position. Ce qui nous intéresse, c'est de voir si les instruments de la tradition scientifique permettront, à partir de là, de nouveaux développements.
Hayes écrivait le 25.4.04 sur le forum international :
Je considère les concepts bouddhistes comme des intuitions particulièrement réussies restant cependant pré-scientifiques et inexactes dans le détail. Le soi ne prend pas naissance de la manière que supposent les bouddhistes, ce n'est pas vraiment l'attachement qui est le problème de base ni l'impermanence qui constitue le problème central dans la souffrance. La question de la permanence ne devient un problème qu'à partir du moment où vous avez la capacité de cadrer relationnellement en termes de temps et d'évaluation (...) Personne n'a jamais été capable d'élaborer un système scientifique adéquat en partant du bouddhisme, et pourquoi se donnerait-on d'ailleurs cette peine ? Ça serait comme d'essayer de construire un système scientifique à partir de la bible. Vous pouvez peut-être construire une psychologie bouddhiste ou chrétienne, mais elle ne sera pas basée sur des principes de base que vous pourrez mettre en évidence et reproduire en laboratoire en effectuant des expériences sur des animaux ou des humains. (...) Quand nous avons avec quelques-uns de mes étudiants écrit un article pour un livre sur le bouddhisme, nous n'avons cessé de nous casser les dents sur les divergences d'interprétations entre les différents exégètes , il nous a fallu chercher notre chemin à travers une multitude de dissensions minimes (mais tellement importantes !) à propos du sens des mots, de la nature des concepts et des théories. J'ai juré qu'on ne m'y reprendrait plus. Je suis sûr que je vais me parjurer mais je pense néanmoins que nous devons suivre notre propre route et voir où elle nous mène. C'est d'ailleurs exactement ce que nous avons fait, et paradoxalement c'est cela qui nous a amenés à des résultats évoquant la spiritualité bouddhiste. C'est bien pour ça qu'on nous demande encore et encore des articles sur l'ACT et le bouddhisme. L'ACT nous a conduit à des conclusions qui ressemblent à celles du bouddhisme. Mais qui ne sont pas identiques. Et je sais que je n'aimerais pas appartenir à une tradition où je devrais trouver ma route à travers tant de dissensions bien sûr minimes, mais tellement, tellement importantes – et en dernière analyse insolubles – à propos des mots, des concepts et des théories. La tradition scientifique a l'avantage de mettre dans nos mains les moyens empiriques d'arbitrer nos dissensions. Si la TCR s'avère capable d'offrir une analyse relativement adéquate du langage et de la cognition, elle va connaître des développements qui pourraient la rendre méconnaissable d'ici 50 ans. Tandis que, dans 50 ans, le bouddhisme sera toujours le bouddhisme, comme il l'était déjà il y a 50 ans et 50 ans auparavant etc.
Je traduis encore le début de la conclusion de l'article annexé :
Les conceptions et les pratiques du bouddhisme ont démontré leur valeur pour l'humanité durant des millénaires, et nous devons nous demander ce que ces pratiques peuvent amener comme valeur ajoutée à la TCC. C'est une bonne idée d'incorporer des pratiques bouddhistes dans l'éventail des techniques cognitivo-comportementales, mais ça n'est pas très ambitieux, puisque ces pratiques ont déjà fait la preuve qu'elles fonctionnaient très bien dans la culture depuis des siècles et des siècles. La tradition bouddhiste inclut des croyances, des rituels, de pratiques et des règles communautaires visant à promouvoir la pleine conscience et des actions intègres. Un système de psychothérapie qui voudrait combiner tous ces éléments ne pourrait le faire qu'en devenant lui-même une religion !
Nous pourrions cependant faire un important pas en avant dans notre pratique clinique et expérimentale si nous parvenions à comprendre les conceptions et les pratiques du bouddhisme en termes scientifiques. D'une telle analyse pourraient émerger d'authentiques nouveautés. Notre psychologie scientifique n'est encore qu'adolescente, et nous n'avons aucune idée de ce qui pourrait être réalisé par une analyse scientifique des sources anciennes de la sagesse de l'humanité.
Voilà, il se fait tard... J'espère vous avoir livré quelques éléments de réponse et je serais heureux si d'autres reprenaient la balle au bond et poursuivaient la discussion.
Cordialement
Philippe
Le 20 nov. 07 à 12:51, aurelie.guillemont a écrit :
Bonjour à tous,
Je suis psychologue de formation comportementale et très intéressée par l'ACT. Je suis
ravie de découvrir un forum en français. Merci de cette initiative.
Je m'interesse depuis peu au bouddhisme, et je trouve énormément de liens avec l'ACT,
autant dans la vision théorique (en dehors de la partie plus "religieuse") que dans la
pratique de la méditation... A ma grande surprise, le comportementalisme et le
bouddhisme ont finalement des points communs...
Les liens avec l'ACTsont ils explicites ? les fondateurs en parlent t ils ?
Merci et a bientot
Aurélie Guillemont
Psychologue
Lille
France