Merci de rapatrier sur notre forum francophone la discussion que nous avons commencée sur le forum international anglophone. J'ai tellement appris en suivant les échanges sur le forum anglophone qu'il me paraît très important de pouvoir construire tous ensemble, même si ce n'est qu'à notre très modeste niveau, un instrument similaire pour nos collègues francophones.
Je profite de l'occasion pour signaler la publication (en anglais malheureusement...) du recueil que David Chantry a publié des meilleures feuilles sur le forum anglophone entre 2002 et 2005. La «listserve» comme l'appellent nos amis anglo-saxons est une mine d'or mais on y trouve aussi pas mal de scories et c'est assez ingrat de trouver son chemin dans les 9945 messages qu'elle contient (qui enverra le 10'000e?). David a mené à bien un travail énorme en faisant le tri pour nous. Le livre est disponible sous http://www.contextpress.com/product_info.php?products_id=106
A ta question maintenant. Dans ta formulation initiale, tu avais donné plus de détails qu'il me paraît utile de rappeler. Ton patient t'a posé la question du sens du mot expérience dont il a remarqué que tu l'utilisais souvent. Il se demandait si ce que nous voulions dire par là correspondait au sens du mot expérience dans l'expression «une expérience scientifique».
Tu lui a proposé de considérer (corrige-moi si ma traduction n'est pas correcte !) que c'était le sentiment de la vie comme elle est vécue. La vie comme nous pouvons observer qu'elle se passe réellement plutôt que comme nous pensons qu'elle devrait se passer. Cela peut comprendre un vaste éventail de situations allant de l'observation du résultat d'une expérience scientifique aux sensations éveillées par un coucher de soleil sur une plage déserte en passant par nos efforts pour nous débarrasser de l'angoisse.
Mes expériences thérapeutiques d'avant l'ACT m'avaient déjà amené à considérer la construction d'un langage commun entre thérapeute et patient comme un ingrédient essentiel du processus thérapeutique. Dans l'ACT ce point est développé dans le sens de la création d'une communauté verbale nouvelle entre patient et thérapeute, communauté dans laquelle nous nous efforçons d'introduire des aménagements et des conventions de nature à affaiblir certains aspects destructeur du contexte de littéralité tel qu'il est établi par la communauté verbale au sens large de l'ensemble des personnes parlant un même langage. Les moments où un patient nous demande de préciser le sens que nous donnons à un terme sont donc particulièrement féconds.
J'imagine que si ton patient a remarqué que tu utilisais souvent le mot «expérience» c'est parce que tu lui posais des questions comme : «Votre intelligence vous dit que si vous continuez à réfléchir pour trouver la cause de votre problème, vous allez bien finir par arriver à le résoudre. Mais que vous dit votre expérience ?» ou «Qu'allez-vous décider de croire ici, ce que vous disent vos pensées ou ce que vous dit votre expérience ?» ou encore «J'apprécie que vous écoutiez attentivement ce que je vous dit, mais ne croyez pas davantage les mots qui sortent de ma bouche que ceux qui vous viennent dans la tête. Croyez plutôt votre expérience !»
J'ai remarqué (rien de plus instructif [et de plus navrant] que de regarder les enregistrements vidéo de nos séances !) que je me laissais trop souvent entraîner, quand j'étais confronté à une telle question, à enfourcher mon dada théorique. Les jours où j'ai la chance de remarquer les pensées, les sensations et les images qui vont me faire une fois encore céder à mon péché mignon, je préfère proposer au patient une expérience qui lui fera faire, justement, «l'expérience» de la différence entre l'intelligence/les pensées et l'expérience. Je vais tenter de la présenter de manière à ce que le lecteur puisse la faire lui-même.
Regardez si vous pouvez avoir la pensée : «Je suis devant l'écran de mon ordinateur en train de lire un message sur le forum de l'ACT.» Remarquez que cette pensée est indiscutablement une «vérité» (1).
Prenez garde maintenant aux surfaces de contact entre la chaise sur laquelle vous êtes assis et votre corps. Regardez si vous pouvez porter votre attention sur les sensations dans vos pieds là où ils reposent sur le sol. Remarquez comment la chaise soutient le poids de votre corps, comment le sol soutient vos pieds. Portez votre attention sur les sensations dans votre nuque quand vous faites l'effort de maintenir la meilleure position de votre tête pour lire le texte. Notez les mouvements que font vos yeux pour parcourir une ligne et passer à la suivante. Remarquez que vous respirez. Faites attention à la température de l'air dans la pièce. Comment est le paysage sonore ? Les rumeurs du dehors, les petits bruits dans la pièce, le chuintement du disque dur de l'ordinateur... Remarquez aussi si vous avez des pensées qui vous viennent, ou des images...
Voyez-vous mieux la différence entre une pensée et une expérience ? Voyez-vous mieux ce que nous entendons par expérience ?
Bonne semaine à tous
Philippe
(1) Sauf si vous avez imprimé ce texte dont mon intelligence est en train de me dire qu'il devient beaucoup trop long pour être lu confortablement à l'écran et peut-être aussi tout simplement pour être lu par des collègues qui ont mieux à faire, quel incorrigible bavard ce Vuille et blablabla...
Le 30 sept. 07 à 13:31, Benjamin Schoendorff a écrit :
Bonjour,
Mon premier client sur lequel je suis passé à l’ACT et qui semble bine s’en porter me demande ce qu’expérience veut vraiment dire.
Expérience scientifique ou quoi ?
Est-ce que d’autres praticiens francophones ont l’expérience de ce type de question ?
Chauds regards,
benji